Interview * Ready for Prog? Festival


Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés. La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals ?

Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de musiques progressives. Aujourd’hui, Romain Castel, Luc Millesime et Hatem Ben Ismail, respectivement Programming Manager, Chargé de Communication et Project Manager du Ready For Prog? Festival (Toulouse, Haute-Garonne – 30-31 octobre 2020) nous donnent leur sentiment.

En Belgique, la décision a été confirmée ce 24 avril 2020 : pas d’événements de masse - et donc pas de festivals - avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement (progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête apparaissait comme cruel.

En France, l’intervention d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020 confirme la prolongation de l’interdiction des festivals « au moins jusqu'à mi-juillet ». Dans la foulée, Franck Riester, ministre de la culture annonce la création d'une « cellule d'accompagnement des festivals », en réponse aux « nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival ». Le communiqué de presse précise : « certains souhaitent déjà pouvoir annuler leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la situation ». Est-on plus cruel dans l’hexagone ou, au contraire, plus sensible aux différences entre situations spécifiques ?

Ready For Prog? Festival existe depuis 2018, au Metronum à Toulouse en Haute-Garonne. Programmé les 30 et 31 octobre 2020, le festival est maintenu.
Luc : Le festival est maintenu pour les 30 et 31 octobre 2020. Mais comme tu cites Emmanuel Macron, tout est dans le « au moins » dans sa déclaration. Ça veut tout dire et rien dire. Et lui-même n’en sait rien de toute façon. Donc wait and see…

Prog censor : L’annulation ou l’incertitude ?

Luc : Il n’est pour l’instant pas question d’annulation. Quant à l’incertitude, elle est inhérente à cette pandémie, aux avancées de la connaissance du virus et aux décisions politiques qui en découleront. Mais dans l’ensemble, même en temps normal, l’incertitude fait partie de l’organisation d’un festival. Nous sommes donc rompus à l’exercice de l’incertitude. Ne serait-ce qu’en termes de ventes de billets.

Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment ? Quels risques pour l’événement ?

Romain : Pour le moment, il n'est pas question d'annuler ni de reporter, la date est encore loin et nous avons le temps de voir venir. Mais en effet si on devait en arriver là, le risque serait que certains groupes ne reviennent pas l'année suivante, ou que l'événement disparaisse du paysage tout simplement...

Luc : Une annulation préventive ruinerait un an de passion et de travail. Une annulation au dernier moment mettrait en péril les finances du festival. C’est une question difficile que nous nous poserons en temps voulu si elle s’impose à nous.

Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche ? Pourquoi ?

Romain : On fera tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas reporter, je tiens le pari que fin octobre nous n'entendrons plus parler de ce virus, du moins je l'espère… En tout cas, énormément de festivals sont d'ores et déjà reprogrammés en septembre/octobre, ça donne espoir pour maintenir le nôtre... en espérant tout de même qu'il n'y ait pas trop de doublons en France et en Europe sur la période...

Luc : Reporter reviendrait à une annulation. Et à une reprogrammation complète des groupes car il serait étonnant que tous puissent revenir, sauf si leur agenda leur permet.

Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un changement structurel ?

Romain : Pour l'instant, aucun changement de ce type n'est envisagé, mais nous avons le temps d'en discuter entre nous si jamais...

Luc : Un changement structurel serait vraiment à la marge. Le Ready For Prog? Festival est un festival à taille humaine et tient à le rester.

Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit de diffusion des musiques progressives/metal ?

Luc : Ce serait un peu comme croire que le monde d’après la pandémie sera différent du monde d’avant. C’est vraiment très peu probable.

Romain : Si nous sommes obligés d'annuler ou reporter, en effet nous prendrons le temps de réorganiser la façon de procéder, le monde du métal progressif est un monde relativement fermé, généralement ce sont les mêmes acteurs (public, groupes, structures) qui gravitent autour, je pense que le circuit actuel est pas si mal pour un style bien particulier, il y a donc peu de choses à changer...

Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies digitales ? Pourquoi pas ?

Luc : Tu veux dire un festival par écrans interposés ? Ce serait la mort de la musique vivante qui est la raison d’être d’un festival. Il faudrait alors inventer un autre mot.

Pc : Et les coûts déjà engagés ? Comment on s’en sort si… ?

Romain : Heureusement, pour le moment nous n'avons pas sorti beaucoup d'argent, nous n'avons pas encore commencé les campagnes d'affichage et n'avons pas avancé d'argent pour payer les groupes donc pas de coûts importants à ce jour, mais nous aimerions attaquer dès cet été, c'est pour cela qu'il nous faudra savoir quelque chose rapidement de la part de nos responsables du gouvernement si on ne veut pas avoir des surprises...

Luc : Pour l’instant, les coûts engagés sont minimes. Les vraies difficultés arriveront lorsqu’il faudra faire les avances sur cachets aux artistes. Si la situation est toujours la même à ce moment-là, il faudra vraiment réfléchir à ce qu’on fait. Le problème est aussi que nous avons mis en standby tous les coûts liés à la promotion du festival et le risque est donc que nous n’ayons pas le temps de la faire correctement. Sans compter que nous ne savons pas du tout comment les gens vont réagir même après un déconfinement du secteur de l’événementiel.

Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant l’annulation ?

Romain : La structure organisatrice étant une association (Cultur’Prom à Toulouse), nous avons simplement une assurance de responsabilité civile. Ensuite pour d'éventuelles annulations, tout est stipulé dans le contrat que nous envoyons aux groupes généralement courant de l'été, bien-sûr en cas de pandémie, c'est une situation exceptionnelle et un cas de force majeure, les annulations des groupes ou du festival n'engendreront pas de frais dans ce contexte. Tout ce que nous aurons engagé comme frais annexes avant sera perdu hélas (fabrication affiches, flyers principalement). Mais nous ne sommes pas le Hellfest et n'avons aucun salarié qui travaille pour le festival, donc ça se compte en centaines d'euros tout au plus.

Luc : Les assureurs sont tous des menteurs, c’est pour ça qu’ils font payer la franchise. (ok, je sors.)

Pc : Le cas échéant, quelle préférence pour les billets déjà vendus : ne pas réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire ? Garder le ticket pour l’édition suivante ? Se faire rembourser ?

Romain : Honnêtement, nous n'avons pas encore réfléchi à ça, mais si ça devait arriver, je serais pour demander aux gens de garder leur billet pour l'année suivante. Bien-sûr, si certains veulent aider le festival, ça ne sera que bénéfique pour nous car il faut savoir que nous sommes en déficit après la seconde édition et que nous comptons vraiment sur un succès lors de la prochaine édition. Ensuite, il faudra tout mettre en œuvre pour essayer de garder la même affiche, ce ne sera pas chose aisée, en tout cas nous essaierons...

Pc : Aucazou… que devra faire le spectateur déjà en possession de son billet ?

Luc : T’en as pas marre de poser 2 fois les mêmes questions depuis le début ? (Ok, je sors encore une fois …) [M’a l’air sympa, tiens, ce gars-là, faudra qu’on se rencontre un de ces jours, je mettrai ma salopette d’assureur…]

Romain : Qu'il le garde précieusement !! Et en profite pour en parler autour de lui !

Pc : « Festivals en quête d’état » : la culture doit-elle dépendre des institutions ?

Romain : Non, je ne pense pas, les gens sont assez grands pour savoir ce qu'on peut faire ou pas. Si les gens ont peur, ils peuvent venir avec un masque (d'ici là, nous devrions ne pas en manquer... et peut-être ne plus en avoir besoin). Si les gens veulent absolument se rendre à un concert ou un Festival au mois d'octobre, je pense qu'ils pourront le faire sans craintes... Bien sûr, si le gouvernement interdit tous les rassemblements à cette période, nous n'aurons guère d'autre choix que de faire avec...

Luc : Si la culture dépendait des institutions, un festival comme le nôtre n’existerait tout simplement pas. Nous n’avons quasiment aucune subvention publique. Et de toute façon, quand tu demandes à une institution des subventions pour un festival de metal progressif, la réponse est le plus souvent : « merci, on vous écrira ». 

Pc : Et les artistes dans tout ça ?

Romain : Les artistes sont dans le même cas, ils ont besoin de jouer, certains sont professionnels, d'autres simplement amateurs, mais s'ils ne se produisent pas en live, alors ils n'ont pas de revenus, c'est dans leur intérêt de jouer. L'affiche de cette année est bouclée, mais rien ne nous dit que si le festival est reporté, tous les groupes pourrons revenir l'année prochaine... Ce sera de toute façon un report d'un an pour tout le monde, comme si le temps s'était arrêté pendant un an, et que tout reprend là où ça s'est arrêté avec un an de plus ! Hahaha.

Luc : Pour les artistes pros, cette crise sanitaire est une catastrophe. Leurs revenus dépendent des concerts et du merch. Et pour les groupes étrangers, c’est encore pire parce que, quoiqu’on en pense, le système français est plus protecteur que la moyenne.

Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de travail… ça fait quoi l’incertitude ?

Romain : Ça fait chier... Haha, ça fait peur, mais on commencera vraiment à avoir peur en août... ou pas d'ailleurs !

Luc : Comme je te l’ai dit plus haut, l’incertitude fait partie intégrante de l’organisation d’un événement. Il est impossible de tout prévoir, même en temps normal. Si tu crains de devoir t’adapter, tu n’organises pas de festival.

Pc : On reste optimiste ? Quelle sera la résilience du festival à l’issue de cette crise ?

Romain : Oui l'optimisme c'est ma raison d'être, je reste optimiste, encore une fois, le temps nous dira si j'avais raison de l'être ou pas.

Luc : Bien sûr qu’on reste optimiste, et heureusement ! Et franchement aujourd’hui, je pense plutôt à la résilience des soignants qui sont en première ligne qu’à la nôtre.

Pc : Si jamais… un an de plus pour une affiche encore meilleure ? Ou le risque de voir l’événement s’éteindre ?

Luc : On fera tout pour que l’événement perdure. Quant à faire une affiche encore meilleure, ça ne dépend pas du virus mais des cachets demandés par les groupes ou leurs intermédiaires.

Romain : Je pense que ça rejoint un peu ce que je disais plus haut, le risque de voir s'éteindre l'événement bien-sûr, car un an de travail pour rien ça risque de miner le moral, et nous ne sommes que 3 à gérer, tous les bénévoles étant là le jour J et quelques-uns d'entre eux distribuent des flyers sur certains concerts durant toute l'année, mais là nous n'aurons pas trop de lieux de distribution !! Il faut bien-sûr se rendre compte que nous avons un travail à côté et que nous y passons clairement tout notre temps libre pour essayer de proposer un bon festival à échelle humaine avec beaucoup de qualité sur scène, si on devait faire une année blanche, je ne sais pas si nous pourrions nous en remettre, surtout psychologiquement...

Pc : Le crédo du Festival ? Son histoire ? Son public ?

Romain : Je suis à l'origine de la genèse du festival, avec Hatem Ben Ismaïl (responsabilité du projet), nous avons commencé à en parler en juillet 2017 et puis la première édition a vu le jour en octobre 2018, avec Sons of Apollo à l'affiche, pour une première édition, c'était pas mal !! Et puis nous avons simplement décidé de continuer l'aventure, car les festivals de metal prog ne courent pas les rues en France, c'est d'ailleurs le seul et unique de ce genre chez nous, les autres en Europe sont Euroblast, Radar, Prog Power Europe ou Be prog qui a récemment disparu... Le public vient de partout, en France et en Europe, ce sont parfois des fans des groupes têtes d'affiche qui suivent leur groupe favori partout dans le monde, ou bien un public régional pour soutenir le projet, ou encore tout simplement, des fans de metal prog de France et des pays souvent frontaliers qui viennent nous rendre visite car ils n'ont rien d'autre comme festival de ce genre dans notre beau pays ! Autant en profiter !

Pc : Le message des organisateurs au public ?

Luc : Prenez soin de vous, écoutez du metal prog et n’hésitez pas à acheter des places pour le festival. Si le festival est annulé, vous pourrez vous faire rembourser et s’il est maintenu, ça va être une sacrée fiesta !

Romain : Nous confirmons que le festival est maintenu aux dates du 30 et 31 octobre 2020, n'hésitez pas à acheter vos places en prévente, cela nous donne une forte idée de l'affluence attendue et nous pouvons de ce fait tout mettre en place pour accueillir le public du mieux possible. Nous vous tiendrons informés du moindre changement, que ce soit une annulation d'un groupe ou d'un éventuel report, mais je vous demande de ne pas vous inquiéter ! Merci à toutes et à tous pour votre soutien indéfectible, cela nous motive comme jamais !

interview réalisée le 25/04/2020 et publiée le même jour sur www.facebook.com/progcensor

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