Le virus couronné le plus célèbre des temps pré- et
post-modernes bouleverse notre vie - dont tous les secteurs sont touchés.
La culture en est un, en particulier les concerts. Quid des festivals ?
Prog censor a questionné les organisateurs des festivals de
musiques progressives. Aujourd’hui, Bruno Tocanne, organisateur de Jazz{s) à Trois Palis (Trois Palis, Charente – 18-20 Septembre 2020) nous explique son
point de vue d’artisan, à la fois artiste et organisateur.
En Belgique, la décision a été confirmée le 24 avril
2020 : pas d’événements de masse - et donc pas de festivals -
avant le 31 août. Compte tenu de ce qui se profile en matière de déconfinement
(progressivité, étapes successives, possibles retours en arrière), laisser les
organisateurs de festivals travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la
tête apparaissait comme cruel.
En France, l’intervention d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020
confirme la prolongation de l’interdiction des festivals « au moins jusqu'à
mi-juillet ». Dans la foulée, Franck Riester, ministre de la culture annonce la
création d'une « cellule d'accompagnement des festivals », en réponse
aux « nombreuses incertitudes créées par la crise sanitaire et
l'hétérogénéité des situations et des souhaits de chaque festival ». Le
communiqué de presse précise : « certains souhaitent déjà pouvoir annuler
leur édition 2020, d'autres pour qui le confinement ne crée pas de retard dans
la préparation de leur édition, souhaitent attendre l'évolution de la
situation ». Est-on plus cruel dans l’hexagone ou, au contraire, plus
sensible aux différences entre situations spécifiques ?
Jazz{s) à Trois Palis existe depuis 2018, à Trois Palis
en Charente. Le 22 avril, la page Facebook du Festival annonce : « Bon et
bien, même si c'est un petit festival en milieu rural qui, aux yeux de
certains-nes, n'a pas la même importance que ceux considérés comme de
"vrais" festivals, j'ai le regret de vous annoncer que nous renonçons
à organiser l'édition 2020 de "JAZZ(S) A TROIS PALIS" les 18.19.20
septembre. En tous cas dans la forme qui était initialement prévue (3 jours / 9
concerts, des visites...). »
Prog censor : L’annulation ou l’incertitude ?
Jazz(s) à Trois Palis : J'ai procédé à l'annulation du
festival dans sa forme initiale qui est de 3 jours de concerts consécutifs dans
différents lieux non dédiés et en secteur rural et péri urbain. Je me laisse
une petite porte de sortie si les choses évoluent positivement, avec peut-être
un ou deux concerts isolés plus tard dans la saison. J'ai longtemps hésité,
longtemps fait comme si nous pouvions nous permettre de le faire à cette
période (mi-septembre) mais le flou, l’incertitude, les infos contradictoires
délivrées par nos gouvernants ont eu raison de ma volonté de poursuivre.
Pc : Annuler préventivement ou au dernier moment ? Quels
risques pour l’événement ?
JàTP : Un petit festival comme celui-ci n'a malheureusement
pas la trésorerie suffisante pour pouvoir se permettre de prendre un risque
d'annulation au dernier moment. L'incertitude au niveau de l'obtention des
aides qui nous sont nécessaires (collectivités territoriales, sociétés civiles)
n'a pas arrangé les choses.
Pc : Reporter ou faire de 2020 une année blanche ? Pourquoi
?
JàTP : Je préfère penser 2020 comme une année blanche pour
le festival, même s'il reste des possibilités d’événements ponctuels. Du coup
l'édition 2020 devrait être flamboyante !
Pc : Tant qu’à faire, une occasion à saisir pour un
changement structurel ?
JàTP : Oui, de toutes façons cette pandémie est une occasion
à saisir pour penser l'après différemment à tous les niveaux, dans tous les
domaines.
Pc : Peut-être même une opportunité de repenser le circuit
de diffusion des musiques progressives/jazz ?
JàTP : Bien entendu mais la naissance même de Jazz(s) à
Trois Palis était une manière de repenser ce circuit dans mon esprit : je
voulais prouver que l'on pouvait revenir à quelque chose de plus basique,
revenir à ce qui faisait la force des « jazz action» des années 70,
beaucoup de militantisme avec très peu de matériel technique, dans des lieux de
proximité non obligatoirement dédiés à la diffusion de concerts. En outre ici
ça se passe en milieu à la fois rural et péri urbain peu, voire pas du tout,
touché par des programmations de qualité, similaires à celles que l'on peut
retrouver dans de plus gros festivals ou dans des salles de concerts où ils ne
se sentent pas légitimes d'aller. Il s'agissait également de mettre les
artistes en relation plus directe avec des publics disparates dans des lieux à
dimension humaine, non dédiés à la diffusion musicale, le tout sans fioritures
mais avec beaucoup de respect.
Pc : Des alternatives qui utiliseraient les technologies
digitales ? Pourquoi pas ?
JàTP : Surtout rien en streaming ! C'est la pire chose
en matière écologique comme nous le savons maintenant. De toutes façons je
préfère un silence provisoire à cette inflation d'images souvent mal sonorisées
qui envahissent les réseaux sociaux. Le fait de tout miser sur le virtuel ne va
pas aider à revenir ensuite dans les salles de concerts, les cinémas, les
théâtres et les disques vont avoir encore plus de mal à se vendre... Cette
volonté de vouloir continuer à tout prix à se montrer c'est pour moi tenter de
faire comme si tout était « normal », comme si rien n'avait changé,
comme si rien ne devait évoluer. Profitons du temps que nous récupérons pour
réfléchir plutôt que de foncer tête baissée en espérant que les choses
reviennent à ce qu'elles étaient.
Pc : Et les coûts déjà engagés ? Comment on s’en sort ?
JàTP : J'ai justement pris la décision d'annuler bien en
amont afin de n'avoir pas de coûts engagés.
Pc : Comment fonctionne l’éventuelle assurance couvrant
l’annulation ?
JàTP : Je ne sais pas.
Pc : Quelle préférence pour les billets déjà vendus : ne pas
réclamer le remboursement et aider le festival de façon solidaire ? Garder le
ticket pour l’édition suivante ? Se faire rembourser ?
JàTP : Il faut répondre au cas par cas, il n'y a pas de
meilleure méthode. Certains peuvent rembourser, d'autres non. Dans la mesure du
possible il faut avant tout pouvoir aider les artistes qui étaient programmés.
Pc : Pratiquement que doit faire le spectateur déjà en
possession de son billet ?
JàTP : Il n'y en a pas, les réservations n'étaient pas
encore ouvertes.
Pc : « Festivals en quête d’état » : la culture doit-elle
dépendre des institutions ?
JàTP : Bien entendu, je crois à la notion de service public
en matière de culture en général, de musique en particulier. Par contre, nous
allons au-devant de graves problèmes depuis que l'institution a décidé de ne se
préoccuper que de l'industrie culturelle ! Quid des artisans que nous
sommes et que nous souhaitons rester, que nous soyons des artistes ou des
organisateurs, voire, comme de plus en plus souvent, les deux à la fois ?
Pc : Et les artistes dans tout ça ?
JàTP : J'en reviens à cette volonté de nous faire entrer de
force dans le merveilleux monde de l'industrie culturelle, il faut que les
artistes prennent conscience que dans un tel système ils deviennent la dernière
roue du carrosse ! Ils ne servent plus qu'à remplir des cases dans des
dispositifs qui leur sont imposés, ils deviennent tout à fait interchangeables
et, surtout, ils n'ont pas à donner un avis sur quoi que ce soit. Il ne
manquerait plus que l'ouvrier se substitue au patron... Pour répondre aux
annulations de concerts, répétitions, résidences, sorties de disque..., il faut
bien évidemment accorder aux intermittents du spectacle un prolongement d'un an
de leurs droits sans conditions. Je suis, de toutes façons, et depuis
longtemps, partisan d'un revenu universel sans conditions à la hauteur du
salaire minimum.
Pc : Toute cette énergie, ces espoirs, ces heures de
travail… ça fait quoi ?
JàTP : C'est toujours très frustrant de ne pas pouvoir aller
au bout d'un projet, mais ce n'est que partie remise ! Nous sommes
relativement habitués, en tant que musiciens, à travailler d'arrache-pied sur
des projets artistiques qui, soit aboutissent un ou deux ans après, soit
n'aboutissent pas du tout, bien malheureusement. Ça fait partie des joies de ce
métier. Il faut apprendre à gérer ces frustrations, et ce n'est jamais facile.
Pc : On reste optimiste ? Quelle sera la résilience du
festival à l’issue de cette crise ?
JàTP : Bien sûr, toujours optimiste, cette crise fera sans
aucun doute que la prochaine édition n'en sera que plus intense.
Pc : Un an de plus pour une affiche encore meilleure ? Ou le
risque de voir l’événement s’éteindre ?
JàTP : Le risque de ne pas reprendre existera toujours mais
aujourd'hui j'ai envie d'y croire.
Pc : Le crédo du Festival ? Son histoire ? Son public ?
JàTP : Proximité, convivialité, émotions, sensations,
générosité, sincérité... Quelque part entre les temples de la culture et les
mastodontes de l'industrie musicale. Le public n'appartient à personne, je
m'étrangle lorsque j'entends un organisateur parler de « son »
public... Nous souhaitons tous - musiciens et organisateurs- ce qui me paraît
relativement évident, nous adresser à tout un chacun-e, quel que soit
l'origine, l'âge, le statut social, le sexe...
Pc : Le message des organisateurs au public ?
JàTP : Vous aller nous manquez !
https://www.imuzzic-brunotocanne.com/jazz-s-a-trois-palis
https://www.facebook.com/bruno.tocanne
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